Votre façon de juger-12 novembre 2009

Avec Internet, on voit s’établir un phénomène de société, qui est l’échange d’avis sur telle ou telle idée, tel ou tel produit. C’est facile d’en comprendre l’utilité, et de se rendre compte que c’est très utile quand c’est une entraide pour bien trouver, ou pour ne pas tomber dans des pièges. Mais lorsqu’il s’agit de donner son avis, sur l’actualité, sur une œuvre artistique, cela devient tout à fait n’importe quoi, et on voit tout cela tourner au pugilat, les mots deviennent des ordres, et tout devient très vite une haine qui enfle comme un abcès, pour ne jamais être soigné… Un exemple type : la récente polémique sur Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, et mis en position difficile suite à une attaque s’appuyant sur ses confessions, à propos de sa vie sulfureuse passée.

Oui, ce qu’il a fait n’était pas la meilleure chose à faire, qui pourrait dire le contraire ?

Mais dans le monde des personnes en vue, qui aurait compris cela au point de faire un mea culpa, tout en sachant qu’il reste en vue ? Seules des personnalités voulant se faire un coup de pub auraient fait cela par calcul. Mais un coup de pub pareil, mes enfants, c’est tellement à double tranchant qu’il ne faut pas être très intelligent pour le jouer. Et de Frédéric Mitterrand, on peut dire ce qu’on veut, mais pas qu’il manque de matière grise. Ni, manifestement, de courage. Car il en faut, du courage, pour s’exposer au jugement d’autrui de la sorte !

Je vous le demande, en politique, vaut-il mieux, à votre avis, mettre en place une personne qui a compris ses erreurs, et essaie de les réparer, qu’une personne qui a réussi à tromper tout le monde, qui n’a pas été repérée, et qui n’a aucunement le sentiment de commettre ou d’avoir commis des erreurs ? Je veux dire, si, à votre arrivée au ciel, vous voyez vos erreurs, et vous les réparez, imaginez-vous les anges vous dire « Bouh, le vilain petit canard, allez ouste, file ! En enfer ! »

Voyez-vous les anges accueillir au ciel, bras ouverts, un homme politique qui aurait si bien profité du système que personne n’aurait vu toutes les errances dont il se serait rendu coupable ? Si oui, dites-moi, qu’est-ce que le paradis a de mieux que la terre ?

On voit, sur la toile, une lapidation de Frédéric Mitterrand. On juge. On condamne. On punit.

Voudrez-vous être accueilli ainsi en arrivant au ciel, et en ayant fait votre mea culpa ? Car vous en ferez tous un, et il ne sera pas imposé par les anges. Vous le ferez tout seul. Et bien plus objectivement que vous pouvez l’imaginer maintenant.

La vraie valeur de la vie, c’est 1, commettre des erreurs ; 2, s’en apercevoir ; 3, les réparer ; 4, aimer. Tout le monde est capable de faire les deux premiers points. Mais le troisième ? Et le quatrième ?

Bien sûr, je ne suis absolument pas d’accord avec ce qu’a fait Frédéric Mitterrand. Evidemment ! Mais je dis que ce qui se dit actuellement, ce pugilat autour de lui, est encore pire ! Parce que c’est un acte de guerre, généralisé et banalisé, qui fait qu’au lieu de s’entraider avec un réseau mondial, on a enfin la capacité de taper sur quelqu’un à distance. C’est un acte de violence abject, considérable, et quelle qu’en soit la victime, quelles qu’en soient les raisons, je ne peux pas plébisciter la haine.

Voyez comment vous jugez… Qu’est-ce donc que cette façon de faire ? Regardez, un film, par exemple. Sur un très bon film, on trouve tout le temps des critiques hyper négatives au milieu des bonnes. Et le libellé de ces critiques est très révélateur d’une éducation des masses complètement erronée : dites-vous « je trouve que ce film est ceci, cela » ? Non, vous dites, « le film est ceci cela ». Comme si c’était universel, alors que ce n’est que votre avis, et que c’est, en plus, votre avis du moment. Je me répète, mais Jacques Brel disait, à juste titre, que ceux qui venaient lui dire qu’ils n’aimaient pas ce qu’il faisait, après son spectacle, étaient des gens qui souffraient. En effet, si vous êtes mal dans votre peau, et si vous allez voir un film, il se peut très bien que vous le trouviez minable ce jour-là, mais que quelques années plus tard, en le revoyant, vous l’appréciiez ! Alors, ce jugement que vous émettez ne doit pas être présenté comme universel, intemporel. C’est extrêmement vaniteux de se croire investi de l’universalité, quand on juge sans savoir que son propre jugement est influencé par un état d’esprit, ou par ce qu’on a déjà lu, ou par l’une ou l’autre chose. N’est-ce pas ?

Lorsque vous dites votre avis, sur un film, ou sur une idée, vous avez en face de vous des gens qui croient comme vous avoir la science infuse. Alors, forcément, ce qui pourrait au départ être un débat positif devient une belle foire d’empoigne. Et on finit par s’insulter, se jeter la pierre. Et comme vous ne pouvez pas, comme dans les temps tribaux, vous affronter en combat singulier, pour définir qui est le plus fort, et à qui le soi-disant droit de Dieu donne raison, vous en êtes réduits à vous entre-déchirer sans fin.

Apprenez à dire « je pense que ce film… », pour commencer, au lieu de dire, « ce film est… ». Mettez cette directive dans la « netiquette » de votre site, ou de votre blog. Ce ne sera pas la panacée, mais ce sera un meilleur début. Instaurez le respect et l’écoute.

Quand vous dites du mal de quelque chose, car parfois, il faut dire que telle ou telle chose est un mal, bien sûr, argumentez, comprenez-vous vous-même et comprenez les autres. A l’époque d’Hitler, on aurait pu, si Internet avait existé, dire du mal de lui. Car ce qu’il faisait était évidemment le mal. Mais on aurait argumenté. Aujourd’hui, vous avez souvent des réactions aussi furieuses en face d’un film ou d’un objet que s’il s’agissait des guerres d’Hitler. Ne faudrait-il pas relativiser ? Juste pour vous sentir mieux ?

Marie

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