Qui trompe qui ?

Quand on vous dit « Tu te trompes », ce n’est pas seulement pour vous faire comprendre que vous êtes dans l’erreur. Mais aussi et plutôt, inconsciemment, pour que vous compreniez que c’est vous qui vous mentez à vous-même. Vous le faites si souvent ! « Tu Te trompes », ce n’est pas la même chose que « Tu es trompé ».

Qu’est-ce que ça vous rapporte ? Où est l’avantage de vous mentir à vous-même ? Sur l’instant, vous pouvez peut-être obtenir un de ces pseudo avantages dont parle Alain Souchon dans Foule sentimentale, un de ces « avoirs » qui remplissent vos armoires, et qui donnent envie d’autre chose. Donc utile uniquement quelques jours, quelques semaines, voire quelques minutes seulement. Tout ça ne vous satisfait absolument pas, et ne mène à rien qui ressemble au bonheur durable.

— Oui, mais, direz-vous, qu’est-ce que ça me rapporterait, si je ne me trompais plus ?

Je vous répondrai : bien des embûches, bien des difficultés, et le regard des autres qui se mettrait à bigler sur vous, voire à se mettre en travers. Bien des efforts aussi…

— Oh, ben alors, ça ne vaut pas le coup ! répondrez-vous en filant chez l’esthéticienne ou le pharmacien pour vous faire redorer le blason.

Et je vous regarderai partir, avec votre valise pleine de gâchis avec vous, qui se gonflera au fur et à mesure que vous poursuivrez cette vie-là. Une valise qui deviendra très lourde, de plus en plus lourde, et qui n’aura pas de roulettes. Et vous ne saurez toujours pas, des années plus tard, que vous pouvez la vider. La remplir d’amour, qui vous rendra léger, et sans poids à traîner.

Si vous ne vous trompiez plus, vous sauriez enfin ce que vous êtes venus faire ici-bas, sans que personne ait à vous l’expliquer, ni à vous formater pour que vous croyiez ceci ou cela. Vous sauriez enfin comment faire ce que vous êtes venu faire. Et vous l’accompliriez, avec une satisfaction grandissante, jusqu’à devenir pleine et entière. Puis, quel que soit le regard des hommes, qu’ils vous aient laissé réussir au grand jour ou qu’ils aient tout fait pour vous ignorer, vous ferez à la fin le bilan de la joie, le bilan de l’utilité, le bilan de tout le sens, le bilan final dont vous rêviez quand vous étiez bébé, et que vous n’imaginiez pas, alors, ne pas pouvoir atteindre.

Ce que vous admirez chez un bébé, inconsciemment, ce qui vous fait fondre, ce n'est pas seulement qu'il est petit, fragile, innocent, ou mignon, d'ailleurs, bien des bébés ne sont pas si beaux que cela. Et même quand ils sont laids, vous fondez, non seulement parce vous êtes la mère ou le père, mais parce qu'en vérité, vous ressentez sans pouvoir le dire avec précision, vous avez la perception du fait que le bébé a cette facilité à savoir ce qu'il est venu faire, mais surtout, parce qu'il ne doute pas de pouvoir le faire. Il a ce que j'appelle le « Pouvoir Etre ». Alors que vous, vous êtes envahi de doutes, et vous les avez laissés paralyser bien des choses essentielles en vous, notamment votre capacité à rêver, à croire en vous, chose que le bébé a héritée de vous (de cet héritage grandit votre lien avec lui, et votre prise de conscience de ce qu'est votre famille). Et de là naissent l'instinct de paternité et de maternité (ce dernier naissant plus tôt, car la mère, ayant le bébé en son ventre, a déjà reçu de lui cette perception de son Pouvoir Etre).

Si vous ne fondez pas devant le bébé, c'est seulement que vous n'avez pas encore eu la perception de cela, et plus cela tarde, plus cela montre que vous ne voulez pas voir son Pouvoir Etre, parce que vous refusez déjà ostensiblement, et obstinément, de voir le vôtre propre. C'est comme si vous vous disiez : « Qui serait ce bébé, à qui je suis par nature supérieur, qui saurait faire quelque chose que je ne sais pas faire ? Je suis bien trop occupé par mes responsabilités et les soucis de la vie pour m'arrêter à croire qu'un nouveau-né aurait quelque chose d'utile à m'apprendre. »

Demandez à un petit enfant ce que c'est que l'amour, et vous verrez si vous n'avez rien à apprendre…

Marie

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