L’hypnotiseur hypnotisé

Il y a de cela vingt ou vingt-cinq ans, quand j’ignorais encore ce que Marie m’a révélé sur ce que j’ai été dans ma vie passé, et sur ce que je suis maintenant, j’étais dans une époque où je cherchais l’amour de mon père (incarné), et où ma part d’enfant admirait trop facilement tous ceux que ce que je croyais être leur force de caractère, ou leur charisme, élevait au rang de modèle dans mon esprit. Nous sommes tous plus ou moins fascinés par les hommes forts, ou par les maîtresses femmes. Il suffit de voir qu’en politique, par exemple, tant de gens votent pour celui qui a l’air le plus fort ou le plus attirant selon des critères qui n’ont rien à voir, en définitive, avec la fonction qu’ils souhaitent occuper. Nous sommes tous en recherche de quelqu’un qui pourrait nous représenter avantageusement, et nous le suivons parce que nous ne croyons pas assez en nous-mêmes pour savoir que nous n’avons pas besoin d’être dominés. Chez moi, c’était, comme je le disais, une recherche assez prononcée, du fait de ma relation très froide avec mon père.

J’ai fait un jour la connaissance, dans mon milieu professionnel, d’un garçon que je nommerai Eric. Il avait une très belle voix grave, de très longs cheveux, et un faux air à la Mel Gibson (mais il manquait la carrure), qui, croyais-je, justifiait ses innombrables succès féminins, que je lui enviais de prime abord, sans me rendre compte encore du gâchis que c’était pour lui. Il me racontait ses succès, comme on fait entre « mecs », et je les trouvais surnaturels. Ils l’étaient, d’une certaine façon. Ses récits avaient de quoi choquer. Et je savais que ce n’étaient pas des vantardises. Il suffisait de voir que nous étions, par exemple, à Châtelet-les-Halles, à Paris, et qu’il était constamment abordé par des femmes, c’était assez ahurissant. On aurait dit qu’il connaissait presque tout le monde, du moment que cela portait jupon, comme on dit. En répondant à leurs saluts, il me disait ensuite, en catimini : « Celle-là, je l’ai sautée comme ci, celle-là, je lui ai fait ça... ». C’était froid, c’était un tableau de chasse sans âme, mais moi, je ne voyais, comme tout bon garçon qui se respecte en face d’un macho, que la première strate des choses. Que ce qu’on voit quand on ne creuse pas.

Dans ce qu’il me racontait, très crûment il me montrait qu’il pouvait avoir celle qu’il voulait, quand il le voulait. Et de me raconter cet « exploit » dans le train, où, tombant dans un compartiment où se trouvaient un homme et une femme qui ne se connaissaient pas (il ne les connaissait pas non plus) il avait entrepris la femme, qui disait non mais qui, au bout de peu de temps, faisait oui. L’homme avait demandé sa part de la femme, puisqu’elle avait l’air si facile. Eric avait accepté en s’amusant à y mettre une condition : qu’ils aillent ensemble faire l’amour dans la cabine d’essayage d’un sex-shop, devant lui. La fille disait non, toujours, et qu’ils étaient fous. Mais au final, elle s’est laissée emporter, et a fait tout ce qu’on lui demandait, en continuant à refuser verbalement.

Cette histoire m’avait laissé incrédule, et bêtement admiratif. Pourtant, en voyant que quelque temps plus tard, une de mes cousines lui avait aussi succombé, faisant l’amour brutalement, dangereusement, alors que c’était tout sauf une personne appréciant ce genre de choses, j’ai compris qu’il n’y avait pas de racontars. D’autant plus que ceux qui connaissaient Eric depuis longtemps témoignaient eux aussi de ce qu'il racontait, de ce qu’ils avaient fait avec lui. Et tous étaient stupéfaits de son culot, de sa réussite.

Eric m’avait emmené dans son appartement, juste pour me montrer son lit, immense. Je n’en avais jamais vu un si grand.

— C’est un lit à partouzes, m’avait-il dit, me faisant visiter son appartement, et sa chambre, dans laquelle se trouvait donc un lit immense. Montrant aussi, aux murs, les objets de torture sado-maso, m’expliquant ce qu’ils faisaient là.

Au bout de quelques semaines de cette fréquentation douteuse, j’ai franchi la frontière de la fascination qu’il exerçait sur tout un chacun. J’ai bien ressenti une souffrance en lui (oui, j’avais quand même, déjà, des intuitions, même si je ne savais pas tout ce que j’ai appris sur ce chapitre ensuite) et je lui ai demandé de quoi il souffrait. Il a été très surpris, mais l’a caché, et je dirais même qu’il a été blessé dans son orgueil que je sois le premier à regarder au-delà de son masque si souriant de Casanova. C’est pourquoi, un peu plus tard, il a cherché à se venger, comme je vous le raconterai ensuite.

Finalement, je lui ai dit que ses souffrances venaient du fait qu’à force de se taper des filles, elles n’avaient plus de goût. Que c’était une escalade vers le plaisir, qui en réalité l’en éloignait de plus en plus. Comme lorsqu’on s’est drogué et que l’on veut retrouver la sensation qu’on a eue la première fois. Il en a convenu, mais n’a pas poussé plus loin la discussion.

Nous nous sommes retrouvés quelques jours plus tard dans un café, toujours à Châtelet, et j’ai voulu lui expliquer que je pouvais peut-être l’aider sur le point que j’avais évoqué. Mais il a détourné la conversation, très habilement, pour en venir à ce qu’il désirait : me faire commettre une bêtise. Il m’a proposé de ne pas payer la consommation, et que nous partions en courant. Son argumentation était parfaitement bébête, et j’ai évidemment refusé. Je me serais senti tomber dans un travers dont je ne voulais pas. Et cela ne m’aurait pas du tout amusé. Pourtant, il a insisté, si je me souviens bien, pendant près d’une heure. Parce que si ce garçon n’était évidemment pas homosexuel, il ne pouvait m’afficher à son tableau de chasse par ses voies habituelles et de prédilection, alors, il voulait le faire autrement, il en voulait à ma vertu, mais pas celle qui touche au physique, celle qui touche le mental. Et je ne sais comment, mais je m’y suis laissé prendre. Nous sommes partis sans payer. Je n’en riais pas du tout, mais lui, si, parce qu’il se réjouissait, non pas de n’avoir pas payé, mais de s’être « payé » ma vertu morale.

Ce garçon m’avait reconnu, inconsciemment, dans ce que je suis dans mon âme. Il m’avait hypnotisé. Parce qu’il était lui-même hypnotisé par des EBA, qui ont mis toutes leurs ressources dans cette idée de me faire trébucher sur le chemin de l’honnêteté, de façon à ce que j’en arrive à m’en vouloir, à douter de mon intégrité et de moi tout entier. Ils y sont arrivés pendant le temps qu’il m’a fallu pour comprendre, c'est-à-dire plusieurs années, que ce n’était là qu’un coup de force des EBA, et que de moi-même, je n’aurais pas fait une ânerie semblable. Les EBA voulaient que je voie qu’on pouvait me manipuler, moi aussi, et que je m’en souvienne aujourd’hui, et plus tard, lorsque je prendrais petit à petit ma place, dans la voie que je suis. Pour que cela me suive comme « la mouche dans le lait », comme dirait Audiard, et que je me sente en risque d’être à nouveau hypnotisé.

Quelques jours plus tard à nouveau, nous avons encore discuté, lui et moi, autour d’une table d’un autre café. Cette fois, comme j’en étais à mes débuts en médiumnité, j’ai commencé à lui parler de cela, de ma visite au ciel, qu’il a appelé voyage astral. Il a eu l’air très intéressé, comme s’il avait été très versé dans le sujet. Il me suivait très bien. Et puis, j’en suis arrivé au moment où j’ai raconté comment j’avais posé la question à l’esprit qui m’accompagnait et m’enseignait tout cela, de savoir qui était un ange. Cet accompagnant, Alain, m’avait dit en effet que des anges redescendaient sur terre, en s’incarnant, pour donner de l’amour là où il en manquait tant. Et quand j’ai dit qu’Alain avait répondu « Raymond Devos est un ange », Eric s’est soudain emporté. Disant :

— Ah, mais non, tu n’as pas fait de voyage astral, tout ça, c’est des conneries !

Comme je lui demandais pourquoi, il m’avait dit :

— Parce que tu as le même humour que Devos, alors, en fait, tout ça, c’est que de la fabulation ! Tu as tout rêvé de A à Z !

Et la porte ouverte sur ce sujet s’en est trouvée définitivement fermée, même si j’ai essayé de continuer la discussion.

Que s’est-il passé ?

L’EBA passe par Eric pour me faire douter de ce que je vis médiumniquement. Pour « officialiser », faire entériner les choses, il joue sur mon orgueil, pour me mettre au même rang que Devos, afin que la flatterie me mette en position, si je prends pour vrai ce compliment, d’accepter plus facilement, la suite de la proposition, qui est que tout cela n’existe pas.

Mon doute a été de courte durée. Mon humour n’est en rien celui de Devos, il est le mien, voilà tout. Et ce que je vis médiumniquement est vrai.

Ce qui est clair, c’est qu’il existe des hypnotiseurs qui s’ignorent, parce qu’ils sont eux-mêmes hypnotisés. Et qu’ils en souffrent. Qu’ils souffrent de ce que cela les conduit à faire, parce que ce que les autres appellent réussite sexuelle n’est en réalité qu’une escalade à l’armement pénien. Cela mène à une guerre menée contre un adversaire qui s’appelle soi. Comme quelqu’un qui mangerait tous les jours le mets le plus cher et le plus délicieux, s’en vanterait, l’étalerait, parce qu’il ne lui resterait plus que le plaisir de l’étaler. Satisfaire son orgueil quand on a perdu de vue l’essentiel qui est de satisfaire son palais, et son esprit, et son âme, en ne sachant plus le bonheur de rêver à la prochaine fois.

Oui, on peut être hypnotisé. Et je crois que les hypnotiseurs qui s’ignorent sont nombreux, à des degrés moins forts, mais que nous nous hypnotisons nous-mêmes, les uns les autres, dans cette course au bonheur illusoire du paraître, à la boulimie de la matière et de la réussite somme toute factice.

Pour être tombé dans le piège, je sais qu’il existe, et c’est pourquoi je ne m’en veux plus. Parce que tomber dans un piège est utile, cela permet de le reconnaître la prochaine fois, et de l’éviter. Les EBA, en voulant nous frustrer, nous renier, nous « mettre minables », nous donnent en réalité, à quelque temps et réflexion de distance, l’opportunité de ne plus être leurs jouets, de ne plus subir leur influence. Ils nous apprennent à nous défendre contre eux, ils nous donnent les armes qu’il faut. L’orgueil nous fait accepter tout et n’importe quoi ? Alors, servons-nous de notre orgueil pour ne pas accepter de tomber plus bas que ce que nous sommes.

Je m’aperçois, au fil de ces expériences, et en comprenant leur sens, leur enseignement, qu’à chaque fois que j’ai été, en apparence, humilié, refusé, c’est parce que je proposais sa part d’amour à une personne qui ne la voyait plus, ou qui l’avait perdue. Et si cela gêne les EBA, c’est donc que j’ai bien fait.

Vous verrez que si vous me rencontrez, je ferai ce que j’ai fait aussi dans ma première incarnation : donner sa part d’amour à celui qui ne l’a pas ou plus. Et vous verrez aussi qu’elle n’est pas facile du tout à prendre. Que beaucoup d’entre vous me la jetteront à la figure, sans se rendre compte que c’est aussi vers eux qu’ils font ce geste. Parce que la part d’amour ne ressemble pas à ce que l’hypnose nous a fait croire jusqu’à l’instant où on voit la vraie. Et par orgueil, on se rebelle, de s’être trompé si longtemps, on se dit que c’est trop simple, que c’est trop gentil, pour être vrai. On se dit qu’on a été trop con de ne pas le voir, de ne pas le prendre, et on insulte le miroir qui vous rend votre part d’amour, pour ne pas avoir à s’humilier.

Mais il n’y a pas à s’humilier. Il suffit de s’aimer. Si je vous dis, en tant que miroir face à vous-même, « je t’aime », c’est pour vous montrer que c’est votre âme qui vous le dit. Que si votre âme vous dit qu’elle vous aime, il est évident que vous pouvez vous aimer !

Comme c’est difficile à accepter, pourtant !

Les fleurs aiment. Les animaux aiment, la nature aime, ce qui EST aime. Donc, vous aussi. Vous pouvez vous débattre au milieu de cette certitude, tout en réclamant pourtant l’amour qui vous manque, cela n’y changera rien. Il n’y a pas à s’y soumettre, il n’y a qu’à le vivre dans la joie.

Je suis venu pour vous dire cela.

Luc

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