Le J’aime n’est pas un supporter

25 juillet 2018

Après la coupe du monde toute récente, gagnée par la France, j’ai ressenti le même trouble qu’en 1998, quand la France avait aussi gagné, mais ce ressenti était largement accentué, et bien plus facile à décrire. C’était, devant la liesse et les débordements, un profond mal-être. Pas tant le mien propre que ce que je recevais venant d’ailleurs et qui m’atteignait d’autant plus aisément que je me trouvais au milieu de supporters, aux terrasses des cafés, pendant la finale. Après la victoire, j’ai, comme tout le monde, observé les réjouissances du public, soigneusement amplifiées et relayées par les médias.

Ce que je ressentais était une profonde souffrance des J’aime de tous ces gens. Il est très rare que les J’aime souffrent, mais du fait qu’il s’agissait d’une manifestation collective et omniprésente, qui plus est tournant en boucle dans tous ces esprits rassemblés, la souffrance s’amplifiait et se répandait comme une immense vague.

Oui, le Jaime peut souffrir quand l’esprit se réjouit. De la même façon qu’ils souffraient tous quand, en 14 et en 40, les soldats français partaient au front la fleur au fusil, avec « la victoire en chantant » dans l’oreille, ou en se disant qu’’ils mettraient la pâtée aux allemands en quelques semaines et se voyaient tout à fait passer, paisiblement, le prochain Noël en famille.

Mais qu’est-ce qui fait donc souffrir ces J’aime ?

La première raison en est le fait que tant de gens se jettent comme des fous dans une joie débordante pour une poignée de personnes qui jouent à la balle à des milliers de kilomètres de là, alors qu’on ne se réjouit, en comparaison, pas le moins du monde pour des choses primordiales que sont les rapports humains chaleureux, les gens qui guérissent, qui vont mieux, qui aiment et qui aident. On se réjouit, on saute de joie d’avoir un ami qui vous donne ses codes pour avoir l’accès gratuit à Netflix, mais en retour d’une main tendue quand vraiment on en avait besoin, la récolte d’un vague sourire suffit.

Le J’aime est atterré en face des ces réactions de folie des foules. Il voit évidemment le gouffre qui est là, entre ce pour quoi il est né (prendre de l’amour, l’amplifier, le donner autour de lui), et cet énorme enthousiasme, ces élans irrésistibles de supporters pour quelque chose de tout à fait vain, qui n’a aucun sens réel pour leurs vies à eux, individuelle ou en groupes. Ce n’est pas parce que la France aura gagné que les Belges la respecteront mieux. Ni qu’on aimera mieux la France dans le monde. Cela donnera juste envie de la battre au prochain match. Il n’y pas d’amour dans l’idée de battre l’autre, fut-ce avec un ballon.

Il n’est rien qu’on puisse faire face à cet engouement quasi-total, cette pensée unique initiée, cultivée, rendue possible par les EBA, utilisant les médias et une poignée de gens qui tiennent le pouvoir, qu’il soit informatif ou politique. Il n’y a rien à faire et tout ce temps, toute cette énergie perdue, qui ne sera pas utilisée, donc, pour des actes profonds, beaux, pérennes, sont aux antipodes de ce que notre J’aime, c’est-à-dire notre Nous profond et collectif, donc Dieu/l’Amour, souhaite.

Pour Lui, nous sommes des enfants…

Imaginez vos enfants hurlant de joie, sautant, dansant, cassant leurs jouets et ceux des leurs copains à force d’excitation et de bondissements, parce qu’ils auront gagné une partie de Mario Kart face aux enfants des voisins.

Maintenant, parce que vous leur proposez de les emmener en vacances à la mer, imaginez-les, voyez leur réaction. C’est nettement moins dithyrambique, n’est-ce pas ? Mieux, si vous leur donnez 40 euros pour s’amuser pendant la semaine de vacances qui vient, regardez-les daignant vous faire un sourire demi-sec et un merci laconique avant de presque instantanément s’en retourner vers leur console.

Le j’aime fait la part des choses. Il voit le trou dans lequel tout le monde se jette quand il faudrait au contraire s’élever tous ensemble. Le J’aime n’est pas du tout un supporter. Et quand le supporter prend le pas sur tout le reste, le J’aime n’est plus qu’un tout petit morceau de ce reste. Alors qu’en réalité, il est la seule part véritablement importante, prépondérante, de nous.

L’esprit est une panoplie pour le J’aime et le corps est un outil pour l’esprit. Il faut revenir à cette source et se rendre compte que la seule part de nous qui soit éternelle, c’est notre J’aime, pour comprendre de quoi il souffre dans un moment pareil.

Luc

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