La forêt aime Hélène

Il y a plus de 30 ans, j’ai perdu une amie. Chère. Elle s’appelait Hélène. Vous trouverez, ci-dessous, le récit que j’ai fait, il y a quelques années, de cette rencontre entre Hélène et moi. Après son suicide, j’ai reçu plusieurs visites d’elle. Toutes très émouvantes. Mais dernièrement, je repensais à sa mort, dans une image qui me revenait souvent et me pesait. Je ne raconte pas, dans l’extrait de mon livre, ci-dessous, les circonstances de sa mort, et pour que vous compreniez ce que j’ai ressenti il y a quelques jours, il faut que je le dise : Hélène a disparu du lycée, sans laisser de message. De nombreux élèves sont partis à sa recherche, mais personne ne l’a vue. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’elle a été retrouvée, dans la forêt avoisinante. Elle s’était endormie là, pour toujours, avec des cachets et de l’alcool. Personnellement, je ne suis jamais allé sur les lieux. Mais à chaque évocation d’Hélène, j’imaginais cet endroit, cet abandon, cet oubli, cet événement, tout cela était synonyme de beaucoup de tristesse, malgré le fait que depuis, elle était revenue me parler et chercher à m’apaiser. Sans y parvenir sur ce point si sombre et douloureux. Parce que je ressentais rétrospectivement sa peine, j'ai communié avec ce qu'elle avait pensé, lorsqu’elle avait bu la dernière gorgée, lorsqu’elle avait décidé de lâcher la rampe. Je me suis trouvé souvent en relation directe avec cette souffrance, comme je le suis parfois, lorsqu’on évoque devant moi des morts violentes ou désespérées.

Alors, voyant que je portais toujours cela, Hélène est venue me montrer le réveil de son âme. Après sa mort. Je l’ai vue reprendre la forme de conscience qu'on a en allant vers l'autre monde. Et elle m’a fait partager son ressenti à ce moment précis : les arbres, la mousse, les buissons, les parfums sylvestres, d’abord, et, tout à coup, j’ai compris que cette forêt aimait Hélène. La choyait. J’ai compris comment elle était accueillie de l’autre côté, et j’ai perçu, alors, ce que les anges nous disent et nous répètent ici, en nous expliquant que ce qui EST aime. Ce qui est, c’est aussi la forêt. La forêt aimait et aime toujours Hélène. Et c’est à cause de cet amour qu’Hélène a regardé vers les frondaisons, et qu’elle a vu le ciel. Et qu’elle n’est pas restée enfouie dans l’humus de ses souffrances. Merci à la forêt d’avoir su la rassurer et lui montrer que la végétation va aussi vers le haut. Merci de toute cette tendresse, forêt, que tu as donnée à Hélène, pour qu’elle puisse prendre là-haut tout l’amour qu’elle n’avait pas eu, et que je n’ai pas su lui donner.

Je suis heureux de savoir que la forêt nous chérit à ce point. Et je n’aurai plus peur d’évoquer cette image d’Hélène seule à cet endroit, dans l’herbe et les épines de pins qui lui faisaient un câlin. Hautement spirituel.

Merci, Hélène, de m’avoir apporté cette réponse si apaisante, et transmis l’amour de ta forêt !

Luc

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Quand au fin fond du désespoir, quand ton cœur est déchiré de toute part et que tu ne penses plus qu'à faire ce que j'ai fait tout en sachant que ce n'est pas la solution, que ce n'est pas à faire mais que les EBA triomphent, alors, imagine comme j'ai pu soudainement me libérer de toutes mes souffrances face à tant d'amour. Je voyais le noir partout, la souffrance, la peur, le froid et là, derrière moi, un cône d'amour. Oui, je le voyais comme un cône, cet arbre, un cône mordoré, tout scintillant. Je me suis collée à lui, et là, ses branches se sont doucement refermées sur moi pour m'accueillir. J'ai pleuré, même si ce n'était pas mon corps, et qu'on ne peut pas réellement parler de larmes. Et ensuite je me suis laissée aller contre ce tronc si réconfortant, je l'ai laissé me donner son amour et j'ai pu lui donner le mien. Il faut oser se donner sans armure, dans le naturel et la simplicité de son âme. Alors, il est tout à fait possible de faire l'amour avec un arbre. Cela ne fera pas comme avec un homme, cela sera évidemment très différent mais la jouissance est parfaitement envisageable. Si vous vous laissez aller, sans pudeur, sans tabou, et que vous le vivez vraiment, alors vous jouirez. Une jouissance pas seulement spirituelle mais bel et bien physique.

Si cela peut être fait avec n'importe quel arbre ou même plante, laissez faire votre ressenti pour aller vers celui qui vous attend et que vous attendez. C'est comme pour la première fois, pas de précipitation mais de l'amour !

Tout ce qui EST est amour, cependant, comme vous, la nature est affectée par ce qui se passe, voilà pourquoi il est important de se laisser guider par son ressenti.

Car si malheureuse et désespérée que j'étais, je n'ai pas pris un arbre au hasard !

Je vous aime.

Hélène

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Extrait du livre :

HELENE

J'avais quitté le lycée Carnot de Dijon et ma classe d'artistes, à cause de ses mornes cours grises, de ses salles sinistres, de ses profs caricaturaux, et de ces noires journées où même l'été ressemblait à l'automne à cause des pièces trop sombres.

Je m'étais enrichi de quelques amis cependant, qui n'ont pas quitté ma mémoire.

J'ai notamment le souvenir ému d'Hélène, belle et grande jeune femme extravagante, aux cheveux teints en un auburn profond, aux manières un peu excessives, et toujours habillée au fait de la mode.

J'eus le surprenant plaisir de retrouver dans mon nouveau lycée cette intrépide amazone, et ses lèvres au dessin si particulier, un peu plus charnues vers le bas, ce qui lui donnait une petite moue ravissante et provocatrice.

Les retrouvailles se firent l'année suivante, dans ce bahut vraiment très laid, tout proche du château, et qui datait des années cinquante, avec des airs de prison s'effritant, tout en béton, carré, une sorte de boîte d'allumettes sans étiquette, trouée de fenêtres sales.

Mais l'avantage de ce bâtiment était sa situation : il avait été construit dans le superbe parc d'un château renaissance en parfait état, qui servait de réfectoire, et c'était un repos pour les yeux que ce magnifique décor.

Le parc était immense, et les élèves qui séchaient les cours s'y cachaient, y flirtaient.

Moi, je tournais mes espoirs vers Hélène, celle qui, à dix-sept ans, osait tout !

Elle était toujours la première à braver les interdits, à quitter l'internat, de nuit, au péril de son pantalon, par-dessus les hautes grilles qui enfermaient les pensionnaires féminines.

Beaucoup convoitaient Hélène, mais j'avais une chance de plus que ses autres admirateurs puisque je la connaissais déjà.

J'aimais toujours les lettres, et lui fis une déclaration dans les règles, avec cependant un certain recul, car j'étais effrayé de ma hardiesse.

Quand il fut trop tard pour revenir en arrière, quand la lettre lui arriva, j'étais sûr d'avoir été présomptueux, et je n'avais qu'une hâte : me faire oublier après son refus que j'attendais comme on s'apprête à recevoir une baffe !

Ma témérité me faisait honte. Aussi, la surprise me fut grande à la voir sourire en lisant ma lettre.

Un sourire doux, loin de ceux de la féline que je croyais connaître, un regard vrai, comme si j'avais percé à jour un secret.

Je réalise aujourd'hui que c'était comme si je l'avais vue nue, en toute simplicité, sans voyeurisme : j'avais accès à son âme.

Ce que j'y lus me troubla. C'était tout sauf de la moquerie, ni de la gouaille, rien de ce je pensais trouver en elle.

Je sentis aussi qu'elle vivait quelque chose de douloureux, sans savoir quoi exactement, et comme je croyais en être responsable, je crus que je lui faisais mal avec mes intentions, qui m'apparurent indignes d'elle.

Je me trompais.

Elle souffrait, elle aussi, par manque d'amour.

Ses actes fous, ses débordements, n'étaient là que pour cacher des émotions, et la peur de ne pas être aimée.

Il lui fallait attirer les regards.

Je ne le sus que bien plus tard.

Sur le coup, je ne savais sur quel pied danser. Pourquoi était-elle mal à l'aise ? Qu'est-ce qui la gênait en moi ?

Je marchais sur des œufs.

Ce fut une des très rares fois où je crus bon de calculer, de mesurer mes paroles, et mal m'en prit.

A partir du moment où l'on se met à réfléchir, alors qu'on devrait agir dans l'intuition, on perd le fil, on court à l'échec.

Je m'en rendais compte, mais c'était plus fort que moi.

D'ailleurs, à mon idée, c'était Hélène qui était plus forte que moi, ce en quoi j'avais tort.

Nous nous retrouvâmes peu après, à la même table, dans une salle de classe, pendant un cours.

J'attendais ma réponse, mais je ne pouvais aborder la question.

— Peut-être... Dit-elle.

— Peut-être quoi ? Demandai-je timidement.

— Je dis, c'est possible, toi et moi, mais il faut réfléchir.

— Oui, oui, tu as raison ! Ajoutai-je précipitamment, comme battant en retraite.

Je la vis s'assombrir, et sentis que le « peut-être » était en train de devenir « sûrement pas ! »

Elle était si bizarre !

Je n'avais pas compris qu'elle me jaugeait, pour connaître la profondeur de mes sentiments.

Je croyais tout simplement que je n'étais pas son genre.

Avec elle, on ne savait jamais !

Si j'avais deviné, les mots seraient sortis, en pagaille, à gros bouillons, j'aurais montré mon âme moi aussi !

Mais, mériter cette femme-là, était-ce seulement imaginable ?

— Pour toi, sortir avec moi, c'est juste comme ça, pour un moment, quoi ?

Demanda-t-elle, avec des yeux si inquisiteurs, avec une si grande dureté dans le cœur, tant d'intransigeance et si peu de sentiment apparent que je crus qu'il fallait être aussi froid qu'elle.

Si je disais tout maintenant, j'allais passer pour une fleur bleue, je ne serais pas un homme à ses yeux.

Et puis, les autres mecs faisaient ça comme ça, pour un moment, comme disait Hélène, alors, pour réussir, ne fallait-il pas agir comme eux ?

J'avais la sensation infiniment désagréable de jouer mon va-tout dans une partie que personne ne pouvait gagner.

Poussé aussi par l'urgence de décider (il ne fallait pas avoir le cerveau mou avec elle), je répondis par l'affirmative.

Dans d'autres circonstances, si Hélène n'avait pas eu à se méfier de tout, elle n'aurait peut-être pas posé cette question.

Si elle avait parut moins inaccessible, ma lettre aurait été plus explicite et moins formelle.

Nous aurions pu vivre quelque chose de formidable.

Et j'aurais peut-être pu la sauver.

Car deux ans plus tard, à la suite d'une énième déception sentimentale, Elle se suicida, à coups d'alcool et de médicaments, seule dans la forêt.

Les derniers mots de son père, à l'enterrement, furent :

— Elle va nous foutre la paix, maintenant !

Une oraison funèbre sans équivoque qui donnait la mesure du gouffre creusé dans le cœur d'Hélène, suffisamment profond pour qu'elle s'y jette à jamais.

Je me souvins alors des sommes d'argent incroyables qu'elle recevait de son père, deux mille francs par semaine ! A l'époque c'était énorme pour une lycéenne.

Son père avait ainsi acheté sa « paix », confondant comme tant d'autres le don d'argent et le don de soi.

Dans les filigranes, sa fille n'avait jamais pu trouver la moindre trace d'amour.

Elle avait prit ma lettre pour un faux billet.

Et même si elle l'avait prise pour un vrai, elle aurait douté de la valeur de ce que j'éprouvais pour elle, qui se chiffrait en baisers et non en monnaie de banque...

Pardon, Hélène, de n'avoir pas vu quand j'aurais dû voir.

Quand je sais tout ce que je peux voir aujourd'hui, cela m'afflige de ne rien avoir décelé avant.

Pardon d'avoir joué la mauvaise carte, d'avoir privilégié les apparences au lieu des intuitions que j'aurais du écouter.

Mais aussi, merci de ne pas m'en garder rancœur, puisque, depuis ta mort, tu m'es souvent revenue sans regret, avec la sérénité de là-bas, pour que je ne m'en veuille plus.

Merci, enfin, d'être heureuse là où tu es.

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Tout ce qui est aime

Si la forêt aime, comme cela vient d’être dit plus haut, alors, tout ce qui est aime. Le fer aime, le plastique aime... Donc, une petite voiture, faite de plastique et de fer, aime. C’est pour cela que, lorsque vous êtes enfant, vous avez l’impression que cette petite voiture (ou cette poupée) existe, qu’elle a sa pensée propre, son entité. Parce qu’elle l’a, même si elle ne peut pas parler. Il n’est pas si loin, le temps où vous pensiez que les animaux ne pensaient pas autrement qu’avec des automatismes, alors qu’ils ont une âme aussi ! Donc, cette petite voiture est parce qu’elle aime, et vous vous prouvez que vous le savez, lorsque vous admettez que vous l’aimez aussi.

La matière est à vous parce qu’elle vous aime, c’est une rencontre mutuelle et non pas une appropriation qui ne viendrait que de vous. C’est pourquoi vous ne pouvez pas, en réalité, acheter la matière avec de l’argent, l’amour est là avant l’argent et c’est lui qui règne sur tout ce qui est, matériel ou non.

Et j’en profite pour vous torturer encore un peu plus les méninges : dans cette petite voiture, vous ne voyez qu’une seule entité. Mais elle est faite de plusieurs matières, le plastique, le fer, qui aiment différemment l’un de l’autre, et qui aiment aussi ensemble, d’une façon encore différente du plastique et du fer.

Et bien, comme tout cela, c’est ce qui EST, les âmes, qui font aussi, à leur manière bien particulière, partie de ce qui EST, fonctionnent de la même manière. Dans une personne, il peut se trouver plusieurs âmes. Toutes parties de l’âme du Père. Mais ayant chacune sa part, distincte, de Lui.

Une observation, encore : parlons du pétrole. A partir d’un seul gisement de pétrole, vous pouvez fabriquer des milliers de choses différentes. Vous pouvez, par exemple, faire du rouge à lèvre et du parfum.

Ce qui veut dire, en équivalence pour les âmes, que, à partir d’une seule âme, comme il y a aussi bien du pétrole dans le rouge à lèvres que dans la bouteille de parfum, si l’on considère le pétrole comme l’âme primaire, elle se situe aussi dans l’âme secondaire et tertiaire. Et de cela, vous pouvez avec raison déduire qu’une âme primaire peut être, par exemple, dans le corps de Monsieur Martin, mais aussi dans celui de Madame Dupont. Une seule âme dans deux corps, en définitive. Et pourtant, Monsieur Martin et Madame Dupont ne sont pas moins intelligents que s’ils avaient une âme chacun. Et pourtant encore, Monsieur Martin et Madame Dupont ne savent pas qu’ils partagent une âme !

C’est sûrement de ce genre de chose que vous voulez parler, quand vous dites que les voies du Seigneur sont impénétrables. Et pourtant, elles le sont ! Tenez, je viens de vous en décrire une.

Gabriel

Table des messanges