Le caprice-05 septembre 2010

En parlant de son envie de dessert, j’avais écrit ceci à une femme qui me dirait avoir peur de grossir :

« Le dessert, c'est se remplir de sucre pour remplacer le vide en soi. Et si tu as si peur de grossir, c'est parce que tu vois ce remplissage qui ne fait que combler un vide, et c'est cela qui te gêne. »

Anne-Sophie réagit et dit :

Je me demandais ce qu'il en est de la gourmandise et si à un moment le comportement gourmand ne rejoint pas cela, une façon de se remplir, de combler un vide, certes en se faisant plaisir, mais de façon parfois addictive puisqu'on en vient aussi à s'y adonner à des moments où on n'a pas forcément faim et où donc ce n'est pas utile de manger ? Et si le comportement devient semblable à une addiction, c'est qu'un truc cloche quelque part...

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Ma chère Anne-Sophie, l’appétit vient en mangeant, comme on dit. Si, dans ta toute petite enfance, on a satisfait ta faim normalement, il se trouve bien souvent un moment où, pouvant mieux exprimer tes désirs que par de simples cris, tu vas réclamer des douceurs. Et où, pour qu’on s’occupe de toi, ou pour rétablir quelque chose qui te semble un manque affectif dans le comportement de tes proches, tu vas réclamer plus que ce dont ton corps a besoin. Tu connais bien cela : ça s’appelle un caprice.

Tout dépend ensuite de la façon dont les parents ou éducateurs réagissent. Soit ils se tiennent à la règle qui veut que tu sois nourrie équitablement pour ton équilibre, soit tu es trop fatigante pour leurs nerfs, ou trop apitoyante, ou même, tes parents pensent que le mieux pour toi est de t’offrir tout ce que tu veux, pour preuve de leur amour, et tu es donc gâtée. On te donne des friandises en plus.

C’est une victoire pour toi, face à ce manque dont je te parlais. Et manger, avec ou sans faim, fait ressurgir ce sentiment de victoire, l’additionnant d’un autre ressenti, qui est celui de te dire que grâce à ce précédent, tu sais que tu peux obtenir ce que tu veux dans l’adversité. Même auprès de toi. Même si tu dis que trop manger va te faire grossir, tu te fais fléchir toi-même, et tu manges, parce que c’est :

- Soit une victoire contre toi-même, qui finalement, a un côté triste, et te force à manger encore plus pour compenser cette perte de contrôle de toi (boulimie, ou peur de boulimie en vue !)

- Soit le symbole d’une victoire face à ce qui paraît plus fort que toi.

Dans le second cas, il n’y a pas l’engrenage du premier cas, et manger « trop » une fois de temps en temps suffit.

On se gâte, on se fait un cadeau. Comme dans le cadre de la bague, dont j’ai parlé aussi (voir dans ce volume, à la lettre B).

Les enfants qui ne sont plus en bas âge et à qui l’on donne un biberon nutritif le soir au coucher (que ce soit du lait additivé de poudre ou simplement de l'eau avec un peu de sucre) auront plus tard un véritable problème et en posent un sur-le-champ. Celui qu’ils posent là est que, sachant qu’ils auront ce biberon, ils mangent trop peu au repas du soir, et même à celui du midi, et les parents s’inquiètent, et ne gouvernent plus la situation. Parce qu’ils prennent leur enfant en pitié, ils lui donnent ce qu’il réclame. Cependant, la vraie prise de pitié devrait se faire sur le point réellement gênant : le problème, à venir, de l’enfant lui-même. Car quand il grandira, il aura, ancré en lui, le souvenir de cet apport de sucre ou de nourriture, et cherchera à le retrouver, en se relevant la nuit pour manger, ou, en mangeant trop dans les moments qui ressemblent au sommeil, ou à la sieste, c'est-à-dire les temps de repos. Ceux, justement, pendant lesquels le corps n’a pas l’usage des calories qu’on lui donne.

Alors, quelle cruelle maman oserait refuser un biberon à un enfant de trois ou quatre ans ? Pourrez-vous dire. Réponse : une maman toute aussi aimante que les autres, qui a bien nourri son enfant dans la journée. Et qui a appris à son enfant à se rassasier quand il faut. Une maman qui pense à l’équilibre de son petit. Maintenant, et dans l’avenir. Et l'enfant, sachant qu'il n'aura pas de biberon pendant la nuit parce qu'il n'en a plus l'âge, ne le réclamera plus, et mangera d'une façon équilibrée, tout simplement parce qu'il aura faim.

Et puisque la demande d’un « trop manger » est liée, au fond, tout au fond, à un manque affectif, on peut passer plutôt un moment avec l’enfant, le faire rire, aussi, pour lui donner cette affection qui va le rassasier.

Encore une fois, on dit que l’appétit vient en mangeant. On dit aussi que rire vaut un bon steak. Et dans ce cadre, on n’a pas tort, il suffit juste, dans l’idée, de remplacer le steak par un biberon.

Un enfant est né pour rire. C’est une des choses qu’il sait faire le mieux. Voyez comme le vôtre vous fait rire, aussi, parfois ! Dans ces moments-là, vous redevenez un petit enfant.

Sans compter que faire rire un enfant, jouer avec lui, au moment du coucher lui permet d’user son surplus d’énergie. S’il ne la dépense pas, au moment de dormir, ou plutôt juste avant, alors, il transforme cette énergie en angoisse. Bien des mamans s’étonnent, ou même s’inquiètent de voir leurs maris ou conjoints se lancer dans des activités quasi sportives juste avant l’heure du « dodo ». Et cela peut créer des tensions dans le couple, la femme disant : « arrête, tu vas l’exciter, il ne va pas dormir ». Alors que c’est exactement ce que l’enfant attend du père, et son père, inconsciemment, prend sa place de papa, en usant les « piles » de son rejeton, ce qui contribue aussi à créer les liens de paternité. Si la femme rejette cette attitude parce qu’elle ne comprend pas cela, elle empêche l’homme d’être père sur ce point précis et pourtant primordial, et elle se fait du souci là où elle devrait se réjouir, et se défausser enfin du poids d’une longue journée.

Un enfant qui a couru et sauté sur le lit avec son papa est heureux, n’a pas besoin d’un biberon supplémentaire, et s’endort épuisé.

Et papa et maman peuvent recharger leurs piles. Sans forcément se ruer sur le frigo !

Si tu comprends le mécanisme, tu pourras le démonter, et te gâter sans t’en sentir coupable, et donc, sans que ça devienne une addiction.

Dans le même ordre d’idée, on voit souvent une erreur se commettre dans l’éducation. Des parents aimants, qui se disent qu’ils veulent que leurs enfants ne manquent de rien, mais qui ne veulent pas les gâter non plus en leur passant tous leurs caprices, ne se rendent pas compte que parfois, ils ont une attitude qui procède du même mécanisme. Et cela a des conséquences sur la vie de l’enfant, d’abord à l’adolescence, mais ensuite, à l’âge adulte.

De quelle erreur parlé-je ? De celle qui consiste à amasser pour eux un pécule pour quand ils auront dix-huit ans (le lâchage vers le monde qui fait plus peur aux parents qu’aux enfants), ou à leur offrir le permis de conduire, ou à leur donner un travail parce qu’on a une entreprise, ou à se dire, « moi, si j’ai l'argent qu’il faut, j’achèterai une maison à ma fille ou à mon fils ».

Ce n’est pas lui rendre service que tout cela, c’est même tout le contraire en définitive. Car ce dont a résolument besoin un adolescent qui devient adulte, c’est d’autonomie, de réussite personnelle, d’accomplissement que l’on ne se doit qu’à soi. D’où la crise de l’adolescence, qui essaye de dire, de faire comprendre cela aux parents, lesquels se fourvoient en disant, « ne t’inquiète pas, nous t’apporterons ce qu’il te faut ». Mais l’enfant devenu adulte aura appris cela : « on va m’assister ». Et il ne saura pas marcher et avancer seul. Et il se rebellera si on n’a pas la même attitude envers lui. Et il ne comprendra pas qu’on agisse différemment avec lui. Bref, il ne sera absolument pas prêt aux difficultés de la vie.

Ce que peuvent faire des parents, pour se rassurer, s’ils le souhaitent, c’est donner un petit coup de pouce, mais pas l’intégralité de l’objet, et effectivement mettre un peu d’argent de côté, en secret, pour, au cas où leur fils ou leur fille aurait des problèmes réels, être vraiment à même de les relancer dans la terrible compétition du monde. En cas de coup dur. Mais si c’est un dû, si c’est un acquis, alors, vous leur apprenez que tout est dû, et quand il est face à la vraie vie, sans vous, il tombe de très haut, et n’a pas les jambes qu’il faut pour rebondir facilement.

Un ado qui travaille jeune, et se rend compte qu’il peut gagner sa vie est très fier de cela. Il se construit en tant qu’adulte capable, sans crainte de ne pouvoir être ce qu’il est. Un ado qui devient adulte, et a trouvé les moyens de se payer lui-même le permis de conduire en voudra un peu à ses parents, oui, de n’avoir pas reçu ce que les autres ont souvent. Mais ce sentiment sera bien peu de chose face à celui de sa propre réussite. Et avec le recul, une fois quelques années passées, il vous montrera que vous aurez été les parents qu’il lui fallait. En réussissant, là où vous auriez pu avoir si peur qu’il échoue.

Croyez en vos enfants. Ils croiront en eux.

Marie

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