La vie ça sert à faire de la lumière dans le noir.

Chapitre 7

La médaille de la souffrance et la citerne

Ce qui frappe lorsqu’on vient en aide à ceux qui en ont besoin, c’est de voir qu’ils ne se rendent pas toujours compte de leurs propres sollicitations, qui sont autant d’appels au secours. Et que lorsque vous y répondez, ils vous le reprochent. Pourquoi ? Parce que nous avons tous une médaille de la souffrance accrochée au revers de notre veste, à la manière d’une décoration militaire et qu’elle nous sert de distinction. Elle semble dire : « Si j’ai du mérite c’est parce que j’ai souffert et parce que je sais souffrir. » Et aussi : « Mes souffrances sont plus belles que les vôtres ! » Alors, nous clamons nos souffrances à l’envi autour de nous, pour qu’on puisse venir à nous de loin, pour rester important aux yeux des autres quand nous ne le sommes plus assez aux nôtres. Si, par « malheur », quelqu’un nous donne les moyens de l’enlever, il nous fait perdre ce qui nous semblait la seule valeur visible en nous. Et si, de surcroît, nous avons l’impression que nous n’avions jamais appelé au secours, parce que nous sommes habitué à nous plaindre et que, jusqu’à présent, nos interlocuteurs s’étaient contentés de nous plaindre aussi, sans nous offrir une solution, nous avons l’impression aussi qu’on nous a arraché notre médaille de la souffrance. Et la veste, et la chair avec ! Alors, nous nous rebellons, comme si on nous avait volés. Ou nous cessons de communiquer avec le « sauveteur », nous faisons le mort, pour ne plus risquer d’être dépossédé de ce qui faisait qu’autrui s’intéressait à notre petite personne.

Faites-en l’expérience. Donnez le bon conseil à une personne qui ne cesse de vous raconter ses problèmes redondants. Elle se plaint de son mari ou de son amant qui est vraiment innommable ? Dites-lui de le lui dire. Et si cela ne change rien, de le quitter pour trouver quelqu’un avec qui ce serait plus harmonieux. Dans la plupart des cas, vous verrez cette personne faire machine arrière et vous assurer, les yeux dans les yeux, que non, vraiment, elle va bien. À moins qu’elle se fâche parce que non, vraiment, vous ne manquez pas d’air, à imaginer que vous pouvez penser à sa place, et elle ne vous a jamais rien demandé !…

Arracher leurs souffrances aux gens, c’est pourtant utile et il faut leur en donner la chance malgré cet écueil et l’agressivité qui en découle parce que, souvent, elles font ou laissent souffrir leur entourage. Si on ne le fait pas pour elles parce que soi-disant, comme disent les formations en psychologie, « Non, ça ne marche pas », il faut le faire pour les autres. Ceux qui subissent les effets de ces souffrances. Sur le coup, on créera une réaction de rejet chez la personne qui souffre sans vouloir vraiment guérir mais la bonne graine est plantée, et si la personne est un peu fertile, elle verra pousser les feuilles vertes de l’espoir en elle, venues de cette petite graine. Alors elle se souviendra du fait qu’on peut enlever la médaille de la souffrance. Qu’elle peut aussi le faire elle-même. Qu’on n’est pas condamné à vivre avec. Et que vivre sans, c’est tellement mieux !

Par exemple, une maman qui souffre et qui ne veut pas cesser de souffrir fait cela, sous prétexte, bien souvent, d’aider ses enfants en leur montrant qu’on peut supporter quand on sait serrer les dents en silence. « Je suis grande, je suis forte, un jour tu seras fort(e) à ton tour ». En réalité, on donne ainsi à ses enfants le plus mauvais exemple qui soit, parce qu’ils s’identifient à nous : l’exemple d’un adulte qui souffre induit que, quand on est adulte, on souffre et c’est normal, et c’est beau, c’est grandiose, c’est méritoire de savoir souffrir. Ça mérite une médaille ! D’ailleurs, on peut très bien commencer tout de suite ! Cette maman, en définitive, dit à son enfant : « Tu souffriras bientôt à ton tour, il faudra le faire sans fléchir, sans te plaindre et ce sera ta fierté, ce sera celle de tes enfants. » Quelle triste perspective, pour cet enfant, quand on aurait pu lui dire très avantageusement : « Un jour, tu sauras écouter ton J’aime et, comme pour moi, il t’apprendra à ne plus laisser toutes les souffrances se coller à toi. Même à les faire partir. »

C’est ainsi que pour triste héritage, on transmet à ses descendants, tout en les aimant souvent plus que soi, des souffrances qu’on a soi-même héritées de sa mère, de son oncle, de sa grand-mère… Des générations précédentes. Il faut donc briser la chaîne, il faut donc cesser de souffrir par habitude ou pour cet étrange et sinistre prestige.

J’entendais une femme d’environ 60 ans discuter d’une visite dans une maternité. Il était question de péridurale, chose que la femme, appelons-la Brigitte, n’avait pas connue quand elle avait eu ses enfants. Parce qu’à cette époque cela n’existait pas. Quelqu’un lui disait qu’il avait entendu une femme en train d’accoucher et que ses hurlements de douleur lui avaient glacé les sangs. Alors Brigitte de dire, avec un haussement d’épaules et de sourcils : « Peuh ! Ces femmes qui ne savent pas se tenir !... » J’avais envie de lui décerner sa médaille de la souffrance mais elle l’avait déjà…

Quel intérêt de se laisser souffrir quand on peut l’éviter ? Quelle fierté y a-t-il à continuer à souffrir par orgueil ? Par jalousie, celle qu’il y a à ne pas avoir pu profiter de cette avancée de la science ?

Et quels sont ces psychologues qui disent qu’il faut laisser les gens souffrir ? Pourquoi laisser faire ? Pour que les personnes s’en rendent compte et trouvent elles-mêmes les moyens de s’y habituer ou de moins souffrir ? Afin de ne plus sombrer dans la souffrance ?

Dites-moi, leur donner des outils pour y parvenir, pour qu’elles le fassent effectivement elles-mêmes, là, tout de suite, est-ce que ce ne serait pas un peu plus avisé ? Elles réussiraient tout autant par elles-mêmes. Et elles ne sombreraient pas plus dans la souffrance par la suite que ceux à qui on n’aurait rien dit. Oui mais le problème, c’est que, guéris de suite, les gens n’auraient plus besoin de payer pour des séances et le soignant devrait soudain angoisser pour son avenir. Somme-nous soignants dans l’âme, ici ? Ou sommes-nous avant tout des commerçants qui vivent du malheur d’autrui en se donnant bonne conscience ? En soulageant un petit peu de la douleur du consultant, en la rendant juste assez supportable pour qu’il s’y habitue plutôt qu’il en guérisse, et qu’on en fasse un client captif aussi longtemps que possible. Non, il ne faut pas laisser les gens souffrir, comme une psychologue me l’a dit les yeux dans les yeux, alors que je lui disais que je souffrais et que j’avais besoin d’elle pour aller mieux. Il ne faut pas. En tout cas, pas sans leur avoir donné les bons outils pour s’en sortir, tout de suite.

Mais je reviens à cette femme, qui parlait de cette maman qui ne savait pas « se tenir » et hurlait de douleur. Quel colonel méprisant dirait, voyant un simple soldat prendre une balle dans le ventre et pousser un cri : « Pfff, ces bleus, pas capables de garder ça pour eux ! » ?

Où sommes-nous, dans quel monde, lorsque c’est une femme, même pas militaire, même pas star de cinéma, qui dit cela d’une autre femme qui a mal ?

C’est ce genre de souffrance, planant, s’insinuant dans les familles, qui serpente partout et qu’on prend en soi sans vraiment s’en rendre compte, juste parce que « Les autres, eux, ils l’ont bien fait »…

C’est ce genre de souffrance qui sédimente dans l’esprit et qui le rend lourd, incapable de se sortir des situations complexes, c’est cela qui va le rendre sourd au J’aime. C’est cela qui va remplir ce que j’appelle la citerne. La citerne de nos peines. Quand nous sommes enfants, nous savons la vider, parce que nous avons appris à pleurer, tout bébé, juste parce que nous recevons une claque sur les fesses en naissant. Puis parce que, ne sachant pas parler, ce sont nos pleurs qui font venir à nous les adultes. Nous savons, en quelque sorte, où est le robinet de notre esprit, et nous savons l’ouvrir à volonté, pour faire sortir nos peines et celles des autres. Mais en grandissant, on nous apprend que ce n’est pas bien de pleurer. De parler des choses qui risquent de fâcher. De se vider de nos malheurs. Alors le robinet devient interdit, surtout aux garçons, pour qui l’interdit de pleurer est plus répandu que pour les filles. Le robinet finit par disparaître. Nous ne savons plus où il est…

Le travail d’un cielapeute, c’est de le retrouver et de l’ouvrir. Combien de fois, en disant un seul mot, d’apparence tout gentil, tout simple, j’ai fait pleurer des femmes qui avaient besoin de mon aide ? Au début, je ne comprenais pas ce qui se passait. Je ne savais pas que nous avions un robinet et une citerne. Ni que mon J’aime ouvrait les robinets. C’était terrible d’avoir juste dit, tranquillement, en tenant la main d’une inconnue, « Pourquoi la mort est-elle si importante pour vous ? » et de la voir fondre en larmes, de grosses, grosses larmes, et vous dire entre deux sanglots « Tu as vraiment mis le doigt-dessus ! » Maintenant que je sais, je n’ai plus peur de ces réactions, même si elles sont loin de me laisser froid. Je comprends. Et je sais que la personne va très bientôt aller mieux.

Comme cette dame, patronne d’un restaurant, à qui j’avais proposé une séance, parce que j’avais senti, alors qu’elle était très souriante comme toute parfaite commerçante, qu’elle avait besoin que j’agisse. Mais en quoi ? Je n’en savais rien alors. Elle avait accepté. Elle avait pleuré à gros bouillons dès les premiers mots et, moi, je regardais avec une certaine inquiétude son époux, patron du restaurant, une ou deux têtes de plus que moi, qui, depuis l’arrière-salle, me visait du regard, avec dans les yeux des couteaux de cuisine grands comme ça !

Et puis quinze jours après, je repassais devant le restaurant et j’ai été obligé de m’arrêter. La même dame était sortie en courant sur la terrasse de son restaurant et me cria : « Attendez, juste une minute ! » J’ai baissé ma vitre. Elle a marché jusqu’à moi : « J’ai besoin que vous me fassiez une autre séance ! » Je suis descendu de voiture et suis revenu dans la salle de restaurant. Il devait être autour de quinze heures, les clients n’étaient plus là. Le patron faisait la vaisselle derrière le desk de la réception. Nous nous sommes assis autour de la table basse, cette dame et moi, j’ai pris ses mains et je n’ai pas eu besoin de parler, elle a pleuré, toute seule, plus doucement, plus calmement que la fois d’avant. J’ai osé lever les yeux vers le patron. Il essuyait les verres et je me suis senti soudain très bien. Il me faisait un grand sourire. Sa femme allait mieux et il savait maintenant que c’était important, que c’était pour son bien.

Cette scène, je l’ai vue se renouveler de toutes sortes de façons. La personne ne pleure pas toujours. Mais quelque chose part. Quelque chose qui faisait mal.

Personnellement, il y a longtemps que je ne sais plus pleurer. Je sais ouvrir le robinet des autres, c’est déjà ça. Quelquefois, en regardant un film très émouvant, j’ai une ou deux larmes qui coulent. Et dans ces larmes, c’est fou la quantité de souffrance que je sens passer. Il y a la mienne, il y a surtout celle des autres qui passe par là.

C’est ce qui arrive quand on est cielapeute. Vous avez envie d’être cielapeute, sachant cela ?

Ah ! Alors ! Vous voyez bien que mes souffrances sont plus belles que les vôtres !

Chapitre 8-L'adolescence
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