La vie ça sert à faire de la lumière dans le noir.

Chapitre 6

Faire du corps un allié

Notre corps est un outil qui permet à notre J’aime, qui est dans notre esprit (notre conscient), de transmettre son amour. Mais est-il seulement un outil, un objet ? Est-ce notre J’aime qui ordonne à notre esprit d’évoluer, de se transformer, de s’adapter ? Ce qui est certain, et nous l’avons tous rencontré sur notre route, c’est que notre corps somatise. C’est-à-dire que, bien souvent, lorsqu’il souffre, c’est pour tirer un signal d’alarme. Le symptôme qu’il manifeste alors est en rapport avec quelque chose d’irrésolu, quelque chose que notre J’aime ne supporte plus, veut nous voir changer.

J’aime à dire qu’on n’apprend bien que par soi-même et je vais donc parler d’une expérience personnelle pour illustrer ce propos : depuis des années (j’ai 51 ans à l’heure où j’écris ces lignes et j’avais autour de 20 ans quand les premiers symptômes ont commencé pour moi) mon corps me dit qu’il ne digère pas quelque chose. Comme il est en effet bon nombre d’événements que j’ai vécus que j’ai des raisons de n’avoir pas digérés, le message que me transmet ainsi mon J’aime est difficile à comprendre car faisant possiblement référence à trop d’éléments. Les deux dernières années ont vu une accélération, une intensification alarmante des symptômes, le médecin spécialiste que je consultais diagnostiquant une menace d’ulcère à l’estomac et d’autres dysfonctionnements pas plus réjouissants. Pendant ces deux années, mon médecin a tenté toutes sortes de traitements, de tests, d’analyses, qui n’ont rien donné. À bout de ressources, il m’a dirigé vers un anesthésiste renommé, de ses relations, qui est aussi hypnothérapeute. Nous avons dû faire une dizaine de séances avec lui, que je nommerai Monsieur D., fort sympathique au demeurant. Nous avons échangé sur le thème de nos activités respectives, trouvant un tel accord que nous avons décidé d’une association. Ce qui a fait cet accord particulier, c’est que, en cours de route, Monsieur D. m’a parlé de plusieurs de ses patients pour lesquels il était devant une impasse. Ayant appliqué les conseils que je lui donnai en réponse, il obtint la guérison de ses patients en une seule séance d’hypnose pour chaque. Cela non pour me mettre sur un piédestal mais pour qu’on puisse facilement comprendre ce qui a eu lieu par la suite. Car à chaque séance suivante, Monsieur D. me disait qu’auprès de ses clients il avait mis en œuvre les explications que je lui avais données sur l’intuition, notamment, et sur l’écoute de son J’aime. Même s’il s’obstinait à me faire sourire en l’appelant le subconscient, nous savions bien que nous parlions de la même « chose ».

Pour mon problème de santé, nous avions fini, selon les conseils et l’expérience de mon médecin, par décider de pratiquer six séances d’hypnose. Elles me faisaient du bien sur le coup mais mon mal continuait, de façon très anarchique. Il y avait des mieux et des rechutes sans arrêt, sans que je puisse expliquer pourquoi, rien de particulier que je n’aurais pu digérer n’arrivant et ne pouvant donc être la cause de mes soucis. Au bout d’une longue réflexion, car il faut plus longtemps pour voir ce que nous avons sur le bout du nez que ce qui est tout autour de nous, j’ai compris qu’en fait, je somatisais les souffrances d’autrui. J’ai toujours été, comme Brel se définissait lui-même, quelqu’un qui a « mal aux autres ». Mon fils avait un rhume ? Je l’attrapais aussi, alors que je prenais toutes les précautions pour que ce ne soit pas le cas. Un ami avait telle ou telle peine ? Je souffrais pour lui, sans le vouloir, sans le demander. Ce qui est stupide, parce que cela n’empêche pas la souffrance de l’autre que de souffrir à l’unisson avec lui, au contraire, cela la multiplie par deux. Et cela nous enlève, lorsque nous souffrons ainsi en duo, des forces que nous n’avons plus pour aider ceux qui en ont besoin. Je prenais de plus en plus conscience de cela, au fur et à mesure qu’avançaient les séances. Après la cinquième, mes symptômes n’avaient jamais été si anarchiques. Mais c’est à la sixième que Monsieur D. a créé la surprise. En écoutant mon J’aime, tout simplement. Je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement, c’est ensuite que j’ai fait le rapprochement. Il a dit, en fin de séance : « En fait, il suffirait peut-être de demander à votre corps de ne pas somatiser sur ces souffrances qui ne sont pas à vous. C’est peut-être tout bêtement ça. Parfois, on rate le coche parce qu’on ne va pas vers ce qui est tout simple. » Cela ressemblait tant au ton habituel de mon J’aime, à sa façon de faire, que j’en ai été frappé d’évidence. J’ai demandé à mon corps de ne plus somatiser. Et j’ai eu cinq jours de paix, sans aucun symptôme. Du jamais vu depuis plus de dix ans ! J’ai eu besoin d’un médicament isolé ensuite, puis le rythme s’est établi : j’ai trois à cinq jours de paix avant que des symptômes légers se manifestent, qui se calment tout de suite avec un petit cachet.

C’est précieux, la simplicité. Les clés sont sous notre nez. C’est nous qui les avons. Je pense qu’il m’en reste une à trouver, pour que je n’aie même plus ce cycle de quelques jours. Mais bon sang, où est-elle ? Que faut-il demander à mon corps ? Un jour, ça me viendra tout seul, parce que j’aurai entendu mon J’aime. Je suis sûr qu’il me l’a déjà dit, qu’il me le répète encore et encore. Mais je suis un cordonnier mal chaussé : on est dur d’oreille quand il s’agit de soigner quelqu’un qui n’est pas un autre… Parce que l’autre, on le voit souffrir et c’est insupportable. Alors que soi, quand ce n’est pas un traumatisme vraiment douloureux, on se dit qu’on peut bien tenir, que ce n’est pas si grave. Qu’on est plus fort que ça ! Qu’on en a vu d’autres ! Qu’on a autre chose à faire, qu’il y a des gens qui nous attendent, et que nous ne devons pas leur montrer un visage qui souffre. Faire comme si on oubliait sa souffrance, c’est une façon de croire qu’on peut la supporter. Et peut-être ne plus la ressentir ? C’est croire qu’on a construit un petit héros en soi. Alors que le vrai héros, ce serait celui qui écouterait son J’aime afin de ne pas souffrir et faire ainsi grandir en lui assez de force pour sauver les autres de leurs souffrances. Parce que, comme je l’ai déjà exposé ici, contrairement à ce qu’on croit, ce sont les erreurs des autres, ceux que nous pourrions aider et protéger, leurs gâchis, qui sont nos plus grandes souffrances, et ce sont leurs douleurs qui nous font le plus mal. Vous en doutez ?

Alors pourquoi sommes-nous révoltés, bouleversés, quand nous voyons un animal maltraité, alors que cela ne nous fait pas grand-chose de voir les images de guerre, où les hommes tombent par paquets de douze ? Pourquoi dans un film est-il maintenant si fréquent de lire « Aucun animal n’a été maltraité pour les besoins de ce film », alors que rien n’est écrit pour les humains qui y ont participé ? Pourquoi entend-on si souvent des gens dire « Je préfère les animaux aux hommes » ? Parce que les animaux, nous pouvons les protéger, les aider. Parce qu’eux ne se gâchent pas la vie, aussi. Parce qu’eux ne nous donnent pas le spectacle quotidien d’une puissance de destruction quasi infinie, alors que l’énergie qu’elle demande pourrait être utilisée à la construction.

Les animaux ne nous montrent pas un fiasco de leur intelligence, alors que nous, qui sommes censés leur être bien supérieurs, passons une part non négligeable de notre temps à gâcher la nôtre.

Les faibles, les perdus, les doux, les gentils, ceux qui ont mal et que nous consolons, ce sont les témoins, en ce monde, de ce que nous pouvons faire de bien.

Quel bonheur, alors, de les voir devenir forts, de les voir retrouvant leur voie. Et de savoir qu’ainsi guéris de leurs maux, voyant en eux la tendre richesse qu’ils auront conservée au milieu des pires difficultés, ils auront probablement envie de rester doux, gentils, malgré la sauvagerie ambiante. Et qu’ils pourront aider à leur tour, s’enrichir de la joie d’autrui, conquise sur un champ de bataille qui est la vie, dont on voudrait à toute force nous faire croire qu’on ne peut pas revenir. Alors que si la vie du corps cesse, l’autre, la vraie, n’a pas de fin. Autant éviter la faute de la ternir, de la flétrir, moralement parlant. Autant commencer à s’aimer tout de suite. Autant se faire, pour cela, un allié de tout ce qui nous entoure, de tout ce qui est en nous. Notre corps, jusqu’à l’extrême limite, répondra toujours présent.

Qu’en est-il, alors, de ces gens qui ont une maladie incurable ? Dont le corps ne répond pas positivement ?

Parfois, c’est que notre J’aime veut absolument parvenir à transmettre son amour sans passer par les moyens faciles du corps. Je pense souvent à ce monsieur qui est un héros pour moi, Jean-Dominique Bauby(1), et qui, soudain complètement paralysé, a réussi à dicter tout un livre à une autre personne, grâce au seul code qu’il était capable de faire fonctionner : le clignement de son œil gauche. Ce monsieur est parti de son corps, parti d’ici maintenant, et c’est un soulagement de le savoir délivré. Mais il a fait la preuve que son J’aime irait plus loin que n’importe qui aurait pu l’imaginer. Certaines personnes sont défigurées. Leur J’aime veut, par ce moyen violent et si puissant, créer l’éveil dans les consciences. Créer l’empathie et la compassion. Pour donner leur chance à tous ceux qui se sont laissés endormir par la dose quotidienne de violence diffusée dans les médias de ressentir enfin quelque chose pour autrui. Pour qu’un point commun existe entre les gens à l’heure où, avec des ordinateurs, des consoles de jeu, des téléphones portables, on bourre le crâne des jeunes pour qu’ils préfèrent se protéger dans une bulle plutôt que d’affronter la réalité. C’est un mal principal de notre société, qui crée déjà et créera des pathologies aggravées et multipliées. Aujourd’hui, des sondages paraissent qui devraient nous faire bondir. Les jeunes préfèrent jouer sur leur console plutôt que de faire l’amour ! Aurions-nous imaginé cela, nous, les adultes ? Et nos parents, nos grands-parents ? Plus prudes que nous ? Finalement peut-être pas… Avez-vous vu cette grande misère de communication qui naît entre les jeunes et les moins jeunes, à cause du téléphone portable ? Plus les moyens de communiquer existent, moins on communique sur les choses profondes. Et moins on finit par communiquer tout court. Parce qu’il devient tellement facile de communiquer que ça perd chaque jour de sa valeur. Si c’est facile, alors ça ne vaut pas le coup. Un SMS, c’est, en effet, tellement aisé. On peut choisir de montrer ce qu’on veut de soi, avec un téléphone, comme si on prenait soin de rédiger sa propre pub à chaque message et, surtout, sur un mode bien établi, dont on ne sort pas sous peine de passer dans les consommables, les jetables. Les has been. Sous peine aussi d’être rejeté de la société pour non-conformité aux usages. D’être « dés-intégré ».

Avoir un outil qui permette de ne présenter que ce que l’on veut de soi, et uniquement cela, et bien comme il faut, c’est bien pratique pour se faire accepter par les autres et c’est tellement rassurant ! Le virtuel vient au secours de nos craintes, résout tant de problèmes… Mais quand il faut faire face à la réalité, il n’y a plus personne. Quand il faut se faire avoir par la dernière menace de virus, en revanche, tout le monde est là. Quand il faut courir pour attraper dans la rue un Pokémon qui n’a aucune existence réelle, on se retrouve à deux cents sur un trottoir, en pleine nuit. Alors que pour dire un mot de réconfort à un SDF, il n’y a personne. Pour parler à un ami qui pleure, non plus. Pour dire à ses parents qu’on a envie de mourir ou que quelque chose ne va pas, mais on ne sait pas quoi, c’est le désert. Et comme pour la planète qui surchauffe, ce désert affectif grandit en nous. Il faut aussi souligner une difficulté supplémentaire pour le J’aime. Je le disais dans ces pages, il doit passer par notre esprit qui passe par notre corps, et ensuite par les mêmes barrières d’autrui pour réussir à communiquer son amour avec un autre J’aime. Mais, en plus, il doit passer à travers le masque, l’apparence que nous nous fabriquons pour autrui, masque qui se superpose à celui que nous avons pour nous-mêmes. Ajouter à tout cet attirail l’outil d’embellissement électronique qu’est un portable, un ordinateur, un appareil de ce genre, c’est imposer encore ces nouveaux filtres au J’aime. Plus ceux, fonctionnant sur le même mode, qu’on va trouver chez l’autre. C’est pourquoi on en arrive à ce constat : quand une personne, dans quelque échange que ce soit, se dit qu’elle risque de ne plus apparaître à son avantage, à ses yeux et/ou à ceux d’autrui, elle se tait. Quitte à souffrir, à faire souffrir, à ne pas demander ni accorder le pardon, à ne pas réparer ce qui devrait pourtant l’être urgemment. Elle se tait. Elle est paralysée. Et c’est elle que l’on voit en priorité dans les cabinets des psychologues, des soignants. Mais aussi hélas dans ceux des charlatans et profiteurs de malheur de tout poil.

Une seule réponse à cela : parler. Et pour parler, parler vraiment, sans artifice, sans masque à soi, sans masque aux autres, il faut savoir ce qu’on peut aimer en soi. Avant de se demander si les autres vont l’aimer.

(1) Le Scaphandre et le Papillon, Éditions Robert Laffont, 1997.

Chapitre 7-La médaille de la souffrance et la citerne
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