La vie ça sert à faire de la lumière dans le noir.

Chapitre 12

Pas d’appareil pour parler vrai

Il n’existe pas d’appareil pour parler vrai. Pour nous révéler à nous-mêmes. Cela, ce serait pourtant un véritable et immense progrès. En revanche, nous sommes cernés par les machines à ne pas penser, les machines à enjoliver, à camoufler, à tromper, en trompe-l’œil jusqu’à en devenir trompe-l’âme. La télévision, par exemple, machine à ne plus réfléchir. Un miroir réfléchit notre image et nous montre de ce fait que, nous aussi, nous sommes un miroir et nous pouvons réfléchir. Mais un téléviseur, un écran, ne réfléchit rien du tout et impose, grave de force dans notre miroir quelque chose qui n’est pas nous.

Mon fils, à 17 ans, me disait que, lorsqu’il expliquait à ses copains, à l’école, qu’il n’avait pas la télé, ils étaient sidérés, disant que ce n’était pas pensable, que c’était dingue. Et mon fils ne savait pas quoi leur répondre. En faisant référence à ce qu’on voit partout, c'est-à-dire des téléviseurs allumés en permanence, qui créent un ronron, une « présence », Je lui ai dit que ce qu’il pouvait leur répondre, c’était :

« Imaginez que vous ayez, dans votre maison, quelqu’un qui, tout au long de la journée, vous chuchote à l’oreille « Achète ça et ça, et ça, achète, achète, achète ça ! » et « Mauvaise nouvelle, dix morts dans un accident », « C’est la guerre », « Vous allez payer plus cher », « Il n’y a plus d’argent », « Achète ». « Tu as le choix, achète ça et pas autre chose ». Imaginez que ce quelqu’un, que vous avez fait entrer chez vous parce qu’il est fait pour rentrer dans toutes les maisons, vous montre des cartes postales animées ou des posters énormes, sur lesquels vous verriez des gens mourir, des gens qu’on frappe, des gens qu’on tue, du sang, de la violence, imaginez que sans vous en rendre compte, vous en soyez venu à avoir besoin de votre dose de cette violence, à cause de lui. Et qu’il vous dise encore « Achète, achète », au creux de l’oreille, et encore, et encore, et que vous soyez obligé d’entendre ça pour continuer à être fasciné par la qualité des images et du son de ces actes de violence et de ces chansons si belles mais complètement trafiquées, avec un public encore plus conditionné que vous à applaudir. Et qu’il vous dise encore « Achète », tous les jours, tous les quarts d’heure. Dites, en fin de compte, qu’est-ce que vous feriez avec cette personne qui vous ferait subir tout ça ? Vous ne la jetteriez pas dehors, une bonne fois pour toute ? Qui est le plus dingue ? Celui qui laisse entrer ce genre de personne chez lui, celui qui apprécie cette « présence » toute la journée ou celui qui l’en fait partir ? »

En effet, qui est le plus raisonnable, lorsqu’il s’agit de se rendre compte qu’on préfère une « présence » électronique à celle d’autres êtres humains et que la présence en question empêche justement de parler avec ces autres êtres humains ?

Qu’est-ce qui nous a rendus mous, inconsistants, au point de craindre de communiquer sans télé, sans console, sans ordinateur ? Qu’est-ce qui nous a donné l’habitude de ne voir et de n’entendre que ce que d’autres (quels autres ?) décident que nous devons voir ? Qu’est-ce qui nous a appris à ne plus regarder ce qui est autour de nous, à en avoir peur ?

Cette question ne vous intéresse pas ? C’est le signe que vous avez été domptés. Que vous faites tout « bien comme on vous le dit. »

Ce n’est pas moi qui viendrai vous réveiller. Il n’y a que vous qui pourrez être fiers de l’avoir fait un jour. Si vous en avez le courage, si vous retrouvez la lucidité et le goût de la vraie liberté.

Vous ne voyez pas l’intérêt de cette explication ? Alors, vous n’avez pas vraiment envie d’aller mieux.

Si ? Alors, faites quelque chose. Montrez à cette télé, à cette console, à ce téléphone portable, à cet ordinateur, que vous n’avez pas peur d’eux. Que vous êtes le plus fort. Que si vous utilisez un ordinateur ou un téléphone, c’est pour donner votre Amour, plus loin, plus fort, pas pour rester tétanisé, passif, devant un appareil qui vous dirige, qui vous guide. Et dont vous ne savez pas où il vous mène.

Là, vous commencerez à aller mieux. Tout de suite.

* * *

À Paris, dans le métro, se trouvaient, à deux banquettes de distance de celle où j’étais assis, deux jeunes sœurs qui discutaient et riaient.
Je voyais, en face de moi, deux hommes. Un Africain et un Magrébin.
Ces deux hommes, qui ne se regardaient pas, auraient eu mille choses à échanger, s’ils avaient eu l’idée de se parler. D’accepter de se voir mutuellement, tout simplement. J’ai eu la certitude qu’il y aurait eu entre eux la même complicité, les mêmes rires qu’entre les deux jeunes femmes. Et je me suis demandé pourquoi, alors que les gens se réunissent en masse dans les villes, ils sont de plus en plus étrangers les uns aux autres.
La peur d’être jugés. L’ignorance qu’on a en soi un tel trésor d’amour à partager. Le fait de ne pas s’aimer assez pour le voir. Et un terrible gâchis au bout du compte, qui mène à la solitude, au désarroi, qui mène à croire que si on n’a pas assez d’échanges avec autrui, c’est qu’on ne le mérite pas.
Et la boucle est bouclée. À cause de cela, on ne se parle pas. On ne prend pas, on ne donne pas. On ne sait plus que réclamer ce à quoi on a légalement droit dans la société. Et le cadeau de l’Amour reste là, dans un sac de voyage ou sous un siège, traînant dans la crasse du métro. Ignoré.

Tout le monde, dans les villes, sait cela, connaît ce silence. Cet oubli de l’autre qui aboutit à l’oubli de soi, ou qui en vient.

Parler en face à face, sans outil électronique pour changer la façon dont les autres nous perçoivent et dont nous nous percevons nous-mêmes, c’est le premier, l’indispensable pas pour aller mieux. Parce que dès que l’on transforme ce qu’on est, on fait le premier mensonge. Si bien réalisé que nous y croyons nous-mêmes.

Et qui dit mensonge dit insondables problèmes. Comme il est vrai que, dès lors qu’il y a mensonge et qu’il faut le justifier, l’expliquer, le faire vivre alors qu’il n’existe pas, il y a quiproquos, erreurs, déceptions, colères, ruptures, destructions.
Nous sommes éduqués à mentir. Cela commence avec le père Noël, quand les adultes nous montrent que par Amour pour ses enfants, on a le droit de mentir, même si à la clé, pour l’enfant, c’est terrible de s’apercevoir que l’adulte n’est fiable ni à sa descendance ni à lui-même, pour des motifs commerciaux. Ou pour celui de vouloir faire rêver ses enfants. Alors qu’on pourrait le faire de mille autres manières, tandis que le marketing a réussi à nous faire croire qu’il a trouvé la meilleure. À nous faire oublier que faire rêver les enfants à quelque chose de réel, de possible, ce serait mieux, pour leur développement, que de les pousser à tomber de haut. De leur montrer que ce qui est beau n’est pas faisable.

Quoi de plus difficile que d’apprendre à se libérer de mauvaises habitudes, surtout quand il est de notoriété publique que ces habitudes sont absolument à suivre, sinon, nous serions d’une incroyable froideur en ne voulant pas faire plaisir à nos chères têtes blondes. Et quand ne pas suivre ces habitudes nous ferait apparaître comme fous, incompréhensibles, par la majorité des autres gens.

Pourtant, c’est ce qu’il faut faire. Recréer le dialogue original, celui qu’avaient des parents et leurs enfants quand toute cette armada commerciale n’existait pas. Les enfants du fin fond de l’Amazonie, des contrées où les médias ne vont pas, ne sont pas malheureux de ne pas fêter Noël, et leurs parents savent les faire rêver. Mieux, ils savent le faire tout seuls. Et créer un arc. Trouver une plante qui soigne, suivre la piste d’un animal, crier, chanter, parler, échanger, aimer, épouser, vivre. Quelque chose de vrai, d’utile. Eux qui nous semblent si défavorisés, voire si inférieurs, n’ont jamais eu à subir la déception des parents menteurs pour Noël et donc l’idée qu’ils devraient mentir à leur tour pour être un jour des adultes acceptés dans la communauté. Ils ne sont pas demeurés. Pas diminués. Leurs richesses sont ailleurs que dans une banque qui les leur refuserait pour en amasser plus.

Il nous faut dire à nos enfants : « Sois plus fort que ton téléphone. » Et leur expliquer pourquoi. Baisser les bras en se disant qu’il faut bien qu’ils soient de leur temps, c’est terriblement insuffisant et très mauvais, éducativement parlant. Nous pouvons leur dire « Un téléphone, oui, mais sois-en le maître ou je te le retire. Parce que, si je ne le fais pas, c’est un objet qui comptera plus que toi, à la fin de l’histoire. Es-tu un objet ? Es-tu moins que lui ? Non ? Alors qu’est-ce qui fait que tu es plus important que lui ? Pour l’instant, c’est lui qui te dirige. Change tout ça ou je le changerai pour toi tant que je le pourrai et tu sais maintenant pourquoi. Parce que ce téléphone, il a plein d’avantages, oui, mais il est aussi plein de pièges. Si tu ne les vois pas, mon travail de parent, c’est de te les montrer. Ensuite, tu feras comme tu veux. Mais pas sans savoir. »
Nous non plus, nous ne devrions pas faire ce que nous voulons sans savoir. Surtout sans savoir ce que veut notre J’aime.

Mauvaise nouvelle : il n’y a pas d’appareil pour parler avec son J’aime.

Bonne nouvelle : tout le monde peut le faire sans rien avoir à acheter. Sans forfait, sans abonnement. Juste en s’écoutant aimer.

Alors, quand on se mettra à écouter son J’aime, on aura envie de lui faire écho. Et le dialogue s’ouvrira.

Chapitre 13-Le lac intime
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