Ignorant à votre tour ?

Lorsque vous regardez en arrière, dans vos médias, et que vous écoutez les publicités des années cinquante, vous trouvez, à juste raison, le ton et les voix employés, risibles. Quand vous feuilletez vos livres d’histoire, vous vous dites qu’à cent ans de distance, les gens ignoraient tellement de choses ! Et à deux cents ans d’ici, ils ne faisaient que rêver au miracle de voler, qu’imaginer pouvoir parler à quelqu’un qui serait à mille kilomètres. Ils ignoraient tout de ce que vous savez, et qui est devenu tout simple !

Comment voyez-vous ce que vous savez ? Comme quelque chose d’abouti. Vous ressentez cela comme si vous, enfin, vous étiez arrivés quelque part. Et vous vous réjouissez de savoir que la science sait tout ce qu’elle sait, vous vous sentez infiniment supérieurs face à l’homme de Cro-Magnon. Et très supérieur à l’homme d’il y a cinquante ans.

Comment vos enfants, et vos descendants, vous verront-ils, eux ? Vous qui avez tout, qui êtes si fier d’être dans cette décennie moderne qui a tant avancé ? A quel point se sentiront-ils supérieurs à vous, ignorants que vous serez, quand ils auront trouvé, par exemple, comment faire pour que vous n’ayez plus jamais besoin de vous lever de votre canapé ? Et, par exemple encore, le moyen de transcrire les pensées, et de les gouverner, au point qu’on injectera directement les publicités dans les cerveaux, afin que ce monde devienne enfin le paradis de la consommation ? Combien d’années, au rythme effréné de ce genre de progrès, faudra-t-il, pour qu’on vous regarde de haut, comme les ignorants que vous serez ?

Très peu de temps, mes amours. Avant, il fallait être un grand-parent pour être un vieux, un qui ne suit plus. Maintenant, les parents ne savent pas toujours ce que c’est que ce drôle de métier inconnu, tout nouveau, que font leurs enfants. Ils sont déjà dépassés à quarante ans. Ils ignorent que dans cent ans, un adulte de vingt-cinq ans aura déjà largement franchi la date de péremption. On le regardera de haut bien qu’étant plus petit que lui.

C’est ce progrès-là que vous bénissez ? Celui qui vous isole chacun derrière votre console ou votre téléphone tout en vous faisant croire que vous savez/pouvez communiquer ? Celui qui vous pousse à vous croire supérieurs, à mépriser ceux qui vous ont précédé ?

Et comment se fait-il que, vous qui savez tout cela, vous sachiez de moins en moins vous parler, comment se fait-il que vous ne sachiez pas aimer ni être aimé, à tel point que vous êtes toujours en manque de partage, que vous faites toujours la guerre d’abord, comme on pend d’abord, dans les westerns, pour discuter ensuite ? Comment se fait-il que vous ne sachiez pas résoudre vos problèmes affectifs vous-même, en un clin d’œil, au lieu de devoir passer des années sur le divan d’un psychanalyste ? Est-ce que finalement, l’avenir, la meilleure conquête scientifique du futur, ne serait pas que vous arriviez à réussir l’essentiel, ce qui est dans votre cœur, dans votre âme, et sans qu’il soit besoin de machine pour ça ? Le plus beau des futurs ne serait-il pas celui où ce que vous considérez aujourd’hui comme le principal, mais qui ne vous apporte rien que des affaires que vous oubliez presque tout de suite dans le fond de votre armoire, et qui finissent par former des îles de plastique sur la mer, devienne le superflu ? Le petit plus ?

Imaginez que vous pouvez parler à vos petits-enfants aujourd’hui, mais qu’ils aient 50 ans, qu’ils aient vécu le soi-disant progrès qui vous coûte plus qu’il ce qu’il vous apporte. Que vous disent-ils, ces enfants ? Ne vous racontent-ils pas, au vu de leurs progrès à eux, de quoi vous êtes ignorants, à votre tour ?

Et, ayant vécu, et vu ce qui vous manque, qui est définitivement bien plus affectif que matériel, n’auriez-vous pas envie de dire à vos petits-enfants qu’il y a mieux à faire, en terme de progrès ? Qu’il y a une élévation à accomplir, mais qu’elle est dans les idées de chacun, dans le cœur de chacun, et bien plus spirituelle qu’autre chose ? Que les machines empêchent d’agir par soi-même, de réfléchir, et vous endorment dans des canapés de plus en plus dangereusement moelleux ?

Si vous êtes parmi ceux qui répondraient oui à cette question, c’est que la sagesse, bien mieux que l’âge, a commencé à vous gagner. Et si la sagesse vient en vous, ne voyez-vous pas que, puisque vous pouvez imaginer dire cela à votre descendance, en ce qui concerne le façonnage du futur, vous pouvez tout aussi bien, et encore mieux, le lui dire aujourd’hui, le comprendre, et le vivre, ensemble, dès à présent.

Si vous comprenez cela, c’est que vous n’êtes pas si ignorant que ça !

Marie

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