Catastrophe majeure

18 mai 2018

Luc : Je découvrais avec beaucoup de plaisir un livre de Jean-Claude Brialy, qui racontait son enfance dans un texte très joliment écrit. Il évoquait toutes sortes de souvenirs, d’activités, de jeux d’enfants, de parfums, de meubles, d’objets familiers. Dans un savoureux français, il nous emmenait dans une vie d’enfant à laquelle je m’identifiais dans l’instant de chaque mot, parce que c’était un décor vrai, que je pouvais comparer au mien, que je pouvais visiter parce que dans mon enfance, ce qui m’environnait, ce que je faisais en découvrant le monde extérieur à moi, m’avait marqué pour la vie. Un vécu est une somme de souvenirs, et cette somme est un élément prépondérant et indissociable de la carte d’identité que nous avons dans le cœur.

Aujourd’hui, Jean-Claude Brialy(1)reprend la parole ici pour ajouter un éclairage supplémentaire, qui s’appuie sur le ressenti que j’avais eu en le lisant. Je m’étais dit : « Mais qu’est-ce qu’un tel écrit révèlera de nos jours auprès d’un lecteur jeune ? » Et la réponse de Jean-Claude Brialy a été : « Rien… »

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Oui, je voudrais ajouter quelques mots là-dessus. C’est suffisamment important et alarmant pour le dire haut et fort : Les enfants d’aujourd’hui, dans leur grande majorité, n’ont plus pour univers que celui, étriqué, illusoire et aride, de leur téléphone. Quels seront les souvenirs racontables, par ces futurs adultes, quand ils n’auront vu de la vie que le factice des SMS. Marie l’a très bien dit ici : Les SMS ne sont que de la poudre aux yeux. On peut ne montrer de soi et à soi que ce qu’on veut, dans un SMS. On se fabrique une image, qui risque de s’écrouler à tout moment dès lors qu’on se trouve confronté à l’autre dans la réalité : Les apparences ne suivent pas. Et quand on est un jeune aujourd’hui, on a pour soi le « merveilleux » usage de ce paravent qu’est le téléphone portable. Si tout à coup on se trouve coincé devant cette réalité, avec le risque de ne pas apparaitre sous le parfait jour plastique qu’on s’est fabriqué, bref, si l’on doit tomber le masque et ne plus s’aimer parce qu’on n’a plus ce maquillage salvateur, on panique. D’où l’apparition de troubles psychologiques qui vont aller en s’amplifiant et qui font que les jeunes préfèrent avoir un téléphone portable que n’importe quoi d’autre, vivant ou inerte.

Mais tout ça, ce n’est que du vent. Rien de ce qui sort d’un portable n’est réellement palpable, construit, fiable.

Et ces jeunes d’aujourd’hui, qu’auront-il à évoquer de leur enfance qui puisse parler à leurs enfants, plus tard ? Quand il y a réunion de famille aujourd’hui, on ne parle de rien en face à face, ou si peu, quand on est jeune, on s’isole dans la bulle de son téléphone, au nez et à la barbe des adultes. Qui, au lieu de réagir, et de faire éteindre ces saloperies, donnent par amour à leur enfant ce qui leur apprend à fuir la vie, à être des trouillards face à eux-mêmes, et à faire silence au plus grand mépris de leurs ainés, de leurs amis, et de leur part d’amour à eux.

Non, ils n’auront plus ces souvenirs à raconter, ils n’auront que du vent et des déceptions, ou des solidarités inventées par le marketing, qui ne les feront tenir debout qu’avec des béquilles imaginaires.

La magie de l’enfance aura disparu.

Et quand il faudra être un adulte, parce qu'il le faut un beau jour à tout un chacun, que se passera-t-il, quand tous ces anciens jeunes fuiront les rapports humains véritables. Et que se passera-t-il quand leurs enfants ne leur parleront plus du tout ?

Si vous continuez à ne rien faire, vos enfants n’auront plus de souvenirs vrais. Et ça, c’est une catastrophe majeure.

Ayez le vrai courage, faites ce qui est juste. Arrachez des mains de vos enfants ce qui les prive petit à petit de ce qu’ils ont de formidablement précieux en eux, et qu’ils ne pourront plus transmettre à vos petits enfants : vos souvenirs et les leurs.

Jean-Claude Brialy

Pour ceux qui l'ignorent, Jean-Claude Brialy était un acteur d'une grande sensibilité. Cherchez-le sur Internet.

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